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dimanche 2 septembre 2012

Où il est question de la bauge

On dit souvent que construire sa maison est davantage un marathon qu'un 100m ; c'est sans compter sur l'élévation d'une partie en bauge ! Je chercherais en vain une métaphore sportive...
Nous aurons mis quelques 2,5 mois à élever 22ml de murs à 2,5m de haut en moyenne et environ 40cm de profondeur en moyenne aussi (en omettant les ouvertures)... c'est dire que le travail ressemble à celui de Sisyphe plus qu'à celui d'Hercule...
Nous voici à mi-parcours et Julien me dit que s'il devait faire un bilan maintenant il dirait sans détour que s'il avait su tout le travail que cela représentait, il ne se serait pas lancer dans ce projet complètement fou ! Moi je dis heureusement car la question du logement sera enfin réglée pour nous dans quelques temps  ! Il faut sans doute beaucoup d'inconscience pour se lancer, comme dans n'importe quelle entreprise (j'ai là une pensée pour Laurent, notre ami libraire à Tours qui se lança sans trop savoir où il allait et quelle serait l'ampleur de sa tâche, il y a 20 ans...).
La bauge alors, parlons-en !

De l'argent :
C'est évidemment un travail de titan mais c'est aussi un matériau et une méthode qui ne coûte rien, sauf de l'énergie et de l'endurance : nous aurons levé ces murs, la moitié de la maison, pour la modique somme d'une extraction à domicile par notre voisin terrassier (nous ne savons même pas le prix car il nous a fait cela en même temps que d'autres choses – le remplissage du hérisson et la tranchée pour les raccords edf-ptt-eau). Voici donc le gros avantage de la bauge : d'être à la portée de toutes les bourses, mais encore faut-il avoir un terrain (je ne dirai rien sur le prix des parcelles de terre aujourd'hui qui me semble, évidemment, scandaleux). Avec un terrain donc, un peu d'imagination, une envie réaliste, de l'énergie et beaucoup de récup' (pour les huisseries, le bois de charpente, les pierres du soubassement... tout ceci se trouve pour rien si on est prêt à prendre le temps de les ramasser et de fouiner ici et là...), il est sans aucun doute possible de se construire une petite maison pour presque rien et avec tout le confort de notre chère époque (par presque rien, je veux dire : sans dépasser le seuil des 5000 euros, raccordements et intérieurs compris – ce qui est déjà beaucoup d'argent). Voici pour le volet finances (je ferai bientôt un post récapitulant le budget de notre maison, mais je peux d'ores et déjà dire qu'elle nous coûtera 30000 euros environ, raccordement inclus et terrains exclus – ce qui, soit dit en passant, signifie qu'il est possible, si l'on a quelques réserves où la chance, comme nous l'avons eu, de se voir destinataires d'une donation ou d'un héritage, d'échapper aux banques...).

Du projet :
Je ne me lasserai pas de le répéter : lorsqu'on se lance dans un chantier cob, il vaut mieux prévoir petit. Ceci pour la simple et bête raison que l'exercice étant usant, il vaut mieux pouvoir le terminer en une saison, quitte à agrandir plus tard, si nécessaire. Le cob a ceci de magique que les maisons peuvent être modulables en permanence, il suffit de prévoir des passages pour de futures ouvertures vers de futures extensions.
Voici ce pour quoi nous avons opté :
  • seule une partie de la maison est en cob, le sud, afin de tirer profit au maximum de son inertie et d'économiser de l'argent (le reste étant en paille, il fallait une ossature en bois... ce qui a représenté un budget de 2500 euros pour nous, chevrons porteurs de charpente compris. Plus la paille, qui nous aura coûté 350 euros – notez qu'on a vu large en paille ! Et avec ça, les feuillards – cf. voir Approche Paille pour la technique greb –, les clous, les mortiers... )
  • une maison de plain-pied et plutôt modeste (la superficie habitable fait environ 80m2 dont 25m2 dévolus à l'atelier de Julien et 8-9m2 à mon bureau, nos espaces de travail respectifs. Chambre, wc, salle d'eau, cuisine et pièce de vie ne font donc que 46-47m2), pensée en fonction des besoins réels.
  • une hauteur de plafond moins importante que d'habitude : au sud, la charpente est au niveau des linteaux, soit une hauteur de plafond d'environ 2,20m (au lieu d'un 2,40m usuel) pour une maison sous rampant avec un point maximum sous faîtière à 2,70m.
Toutes ces choses permettent de travailler plus facilement (pas besoin d’échafaudage de fou), de pouvoir apercevoir le terme des travaux sans acrobaties. Par ailleurs, cette faible hauteur de plafond nous permettra de moins chauffer, puisque la chaleur monte...

Du physique:
Le plus difficile, c'est l'endurance et la persévérance. Le travail est d'un répétitif inconcevable et d'une pénibilité hors catégorie, surtout dès que l'on se met à travailler en hauteur. Au bout de nos 2,5 mois à environ 5 heures/jour en moyenne, Julien ne peut plus voir la terre en peinture et moi, je tente de ne pas y penser afin de pouvoir terminer... Le rythme de travail s'installe vite mais la fatigue est de celle qui ronge en profondeur : l'on ne se sent pas tellement fatigué mais tous les soirs, on tombe de très bonne heure et le matin, Oh ! Quelle difficulté à se sortir du lit ! Le corps est lourd, les genoux grincent, les épaules et les trapèzes se sont allègrement élargis, le dos durci, les jambes raidies... La pénibilité de l'effort s'est infusée dans tous les membres... Le bon mot pour résumé tout ça : usure, aussi bien physique que mentale (à cause de la répétition et de l'ingratitude de la tâche – il ne faut pas oublier que les murs s'élèvent à coups de petites boules de 10cm3...)
Par ailleurs, il y a la saleté. Non pas que nous soyons chochottes ! Mais il faut le dire, passer ses journées dans la gadoue solide, pieds et mains nus, vêtements tout crottés – à la longue, c'est agaçant ! C'est se mettre minable au quotidien et quoiqu'on en dise, on préfère le sec à l'humide !

De la technique :
  • 1/ la méthode : la chose est très simple. Pour les intéressés, il existe un livre en français : « Construire en terre facilement » publié aux éditions La plage et un livre en anglais « The Hand-Sculpted House: A Philosophical and Practical Guide to Building a Cob Cottage » toujours pas traduit. Ces deux livres développent 2 méthodes différentes. Le premier, la méthode traditionnelle de la bauge qui fonctionne par levée et compactage ; la seconde, celle de Ianto Evans, que nous avons suivie. Les blogs relatant des expériences de construction en cob n'abondent pas sur le net et encore moins en langue française, mais lorsqu'on en trouve, il s'agit toujours de la seconde technique. Rares sont ceux qui détaillent précisément les étapes et je vais donc tenter de vous en dire trois mots.
    Tout le monde l'aura compris, il s'agit de faire un mélange de terre argileuse à environ 15-25%, de paille et d'eau. Dans un premier temps, il faut donc s'assurer d'avoir la bonne terre sur place ou à proximité (car ne pas l'avoir signifie se la faire livrer d'ailleurs, ce qui augmente considérablement le coût et le bilan énergétique de la construction). Ces trois ingrédients sont foulés au pied sur une bâche (agricole de préférence : très résistante aux manipulations). On met d'abord la terre et l'eau : on foule en s'aidant de la bâche jusqu'à ce que la consistance du mélange soit homogène et solide. Ensuite on ajoute la paille (il vaut mieux l'ajouter sur un mélange épais plutôt qu'aplati, c'est plus facile de l'y incorporer) en proportion variable selon les humeurs et la couleur du ciel ! Par là je veux dire que nous ne savons pas combien de paille nous avons mis dans nos mélanges : on en a mis autant que le mélange pouvait en ingurgiter. Il faut que la paille soit bien enrouler dans le mélange. Puis, lorsque tout ça est prêt (c'est-à-dire, quand le mélange est bien homogène et bien compact), on fait des petites boules qui facilitent le transport du matériaux jusqu'au murs.
    Nous avons choisi de poser les boules directement les unes sur les autres et les unes à côté des autres, mais, en cette fin de chantier, je viens de découvrir comment faisait Ianto Evans et tout ces cob addict ! : ils défont les boules et posent des poignées de cob. Ceci a un avantage : le mur est bien équilibré et tout s'imbrique ; mais aussi un inconvénient : c'est beaucoup plus lent. Ma technique de pose des boules à l'avantage et l'inconvénient inverses ! C'est un peu comme si on avait construit un mur en brique ronde de terre crue ! Ça marche aussi !
  • 2/ les menuiseries : les cadres se posent et les murs se construisent autour. C'est très simple, bien davantage que sur tout autre support.
  • 3/ la charpente : elle se pose tout bêtement sur les murs, soit sur une sablière, soit directement, il y a plusieurs écoles. Nous avons choisi de la poser directement car nos murs avaient eu le temps de sécher et qu'il n'y avait pas grand risque de poinçonnage.
  • 4/ l'électricité et la plomberie : elles s'encastrent dans les murs, tout simplement. Les saignées dans le cob sont très facile à réaliser et cela permet tout ce que l'on veut !
  • 5/ l'aplomb des murs : nous avons eu quelques surprises car nous ne nous sommes que tardivement servi d'un fil à plomb... heureusement, le cob est un matériau malléable et cela se corrige aisément avec une bonne bêche si le mur est dur, à la scie s'il est encore un peu frais.

Quelques conseils pratiques :
  • Pour bien apprendre à évaluer la consistance du mélange, il vaut mieux se mettre pieds nus. Ensuite, la pair de bottes (de pluie, légère et lisse sous la semelle, et non pas de jardinage, trop lourde) est la bienvenue.
  • Lorsque les murs ont un peu trop séché où qu'il faut faire un raccord, utiliser de la colle rend les choses plus aisée. La colle est simplement un mélange très liquide de terre bien argileuse.
  • Le haut des murs, en dessous de la toiture ou du pare-pluie, peut ne pas être rempli complètement ; il suffit de fermer en levant une grande languette de terre et le reste du mur sera pris dans le plafond, donc isolé.
  • Il ne faut pas pas frapper, claquer le cob lorsqu'on le met en place au risque d'en faire une espèce de gelée qui ne se tient plus : mieux vaut travailler avec les doigts ou avec le burin.
  • Il ne faut pas lisser le cob non plus car l'on crée un mur lisse qui sèche plus difficilement et qui ne sera pas une bonne couche d'accroche pour l'enduit de finition. Si le mur boursoufle : utiliser la scier ou la bêche.
  • Il peut être appréciable de faire la charpente avant les murs afin de pouvoir travailler au sec... cela pose quelques problèmes d'élaboration, mais qui doivent être aisément résolus. Nous avons préféré ne pas le faire afin de pouvoir entamer le cob rapidement (plutôt que de se tirer les cheveux sur comment réaliser ce toit!). L'avantage de notre façon est que les murs prennent bien le vent et sèchent rapidement (pour peu que l'été soit au rendez-vous...). L'inconvénient : lorsqu'il pleut, le travail est plus que pénible voire impossible. Qui plus est, il faut évidemment bâcher en permanence...
  • Faire bien attention à placer les fenêtres sur l'extérieur du mur afin que les bavettes canalisent l'eau de pluie loin du mur. Penser à bien les ancrer dans les murs à l'aide de pièce de bois qu'on viendra fixer sur l'extérieur du cadre et enfoncer dans les murs.
  • S'arranger avec le terrassier pour qu'il fasse un tas de terre qui ne soit pas trop haut, mais bien large, afin d'éviter tout effondrement du tas... le cas s'est souvent répéter chez nous et j'ai de nombreuses fois entendu Julien jurer ! Car lorsqu'elle tombe, il faut dégager afin de retrouver la veine de terre bien argileuse... La terre extraite du terrain n'est pas bien mélangée, il y a donc des endroits très argileux et d'autres très sableux...
  • Toujours travailler à hauteur de taille afin de ne pas fatiguer trop vite : la mise en place des boules est épuisante si le mur nous arrive à la poitrine ou aux épaules.

De l'organisation du chantier :
Nous avons travaillé à deux, sauf 5 demie-journées où nous avons été trois... A plusieurs, ç'aurait sans doute était plus rapide, mais cela n'est pas si certain. Je m'explique : pour faire une levée, il est nécessaire que celle du dessous est un peu durcie, sans ça, le mur se met à faire des bourrelés. Ainsi, être nombreux n'aurait pas été pertinent pendant toute une étape de la construction, sauf à réduire le temps de travail quotidien mais sans modifier le temps total de construction. Par contre, sur la fin – à partir du moment où on travaille en hauteur – ç'aurait été efficace, c'est sûr !
Mais nous avons fait le choix de ne pas ouvrir notre chantier pour plusieurs raisons : d'abord parce que nous ne voulions pas accueillir des gens chez nous. Cela peut paraître étrange mais c'est ainsi ! Faire des chantiers participatifs signifie recevoir des gens chez soi, en dehors des heures de travail – les avoir au petit-déjeuner, et le soir, en rentrant... Nous sommes sans doute un peu ours mais cette perspective ne nous a jamais séduit ! Ensuite, parce qu'être nombreux sur un chantier demande davantage de matériel et une coordination plus complexe. Enfin, parce que tous les deux, nous formons une équipe qui roule et qu'ajouter du monde là-dedans ne nous semblait pas être une bonne idée : on était bien comme ça !

De l'énergie :
Nous n'avons aucune idée de ce que nous sommes en train de construire d'un point de vue énergétique car la bauge n'est pas une isolation que l'on peut calculer avec le fameux R... Allier la paille au nord et la bauge au sud est sans doute une très bonne idée : isolation performante au nord et grosse inertie au sud. Nous en dirons davantage lorsque nous serons installés... Mais a priori, ce genre de maison ne demande que très peu d'énergie pour être chauffée (moins d'une corde par an), et ce d'autant moins qu'elle est orientée plein sud... le solaire passif, bien entendu...


Pour conclure, c'est réellement un matériau génial ! Avec le cob, tout est possible et à moindre frais ! Toutefois, au risque de me répéter, cela demande beaucoup, beaucoup de travail... mais cela vaut le coût, malgré tout...

Quelques derniers conseils pour ceux qui voudraient se lancer :
1/ Faites petit ! On ne le dira jamais assez !
On constate, depuis que nous fouinons sur internet sur les blogs des auto-constructeurs, que tous se construisent des palaces... cela n'est pas nécessaire, loin s'en faut. La première chose est donc d'élaborer des plans de maison correspondant à nos besoins réels, sans surplus, sans luxe.
2/ Faites des murs de soubassement d'au moins 80cm si vous voulez avoir des murs de 50cm... En construisant, on fait inévitablement un fruit conséquent et les murs tendent donc à se rétrécir à mesure qu'ils s'élèvent.
3/ Soyez persévérants, le rendu est magnifique !
4/ N'ayez pas peur et comme disent les monténégrins : « Saute, après tu diras hop ! »

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