On dit souvent que
construire sa maison est davantage un marathon qu'un 100m ;
c'est sans compter sur l'élévation d'une partie en bauge ! Je
chercherais en vain une métaphore sportive...
Nous aurons mis quelques
2,5 mois à élever 22ml de murs à 2,5m de haut en moyenne et
environ 40cm de profondeur en moyenne aussi (en omettant les
ouvertures)... c'est dire que le travail ressemble à celui de
Sisyphe plus qu'à celui d'Hercule...
Nous voici à mi-parcours
et Julien me dit que s'il devait faire un bilan maintenant il dirait
sans détour que s'il avait su tout le travail que cela
représentait, il ne se serait pas lancer dans ce projet complètement
fou ! Moi je dis heureusement car la question du logement sera
enfin réglée pour nous dans quelques temps ! Il faut sans
doute beaucoup d'inconscience pour se lancer, comme dans n'importe
quelle entreprise (j'ai là une pensée pour Laurent, notre ami
libraire à Tours qui se lança sans trop savoir où il allait et
quelle serait l'ampleur de sa tâche, il y a 20 ans...).
La bauge alors,
parlons-en !
De l'argent :
C'est évidemment un
travail de titan mais c'est aussi un matériau et une méthode qui ne
coûte rien, sauf de l'énergie et de l'endurance : nous aurons
levé ces murs, la moitié de la maison, pour la modique somme d'une
extraction à domicile par notre voisin terrassier (nous ne savons
même pas le prix car il nous a fait cela en même temps que d'autres
choses – le remplissage du hérisson et la tranchée pour les
raccords edf-ptt-eau). Voici donc le gros avantage de la bauge :
d'être à la portée de toutes les bourses, mais encore faut-il
avoir un terrain (je ne dirai rien sur le prix des parcelles de terre
aujourd'hui qui me semble, évidemment, scandaleux). Avec un terrain
donc, un peu d'imagination, une envie réaliste, de l'énergie et
beaucoup de récup' (pour les huisseries, le bois de charpente, les
pierres du soubassement... tout ceci se trouve pour rien si on est
prêt à prendre le temps de les ramasser et de fouiner ici et
là...), il est sans aucun doute possible de se construire une petite
maison pour presque rien et avec tout le confort de notre chère
époque (par presque rien, je veux dire : sans dépasser le
seuil des 5000 euros, raccordements et intérieurs compris – ce qui
est déjà beaucoup d'argent). Voici pour le volet finances (je ferai
bientôt un post récapitulant le budget de notre maison, mais je
peux d'ores et déjà dire qu'elle nous coûtera 30000 euros environ,
raccordement inclus et terrains exclus – ce qui, soit dit en
passant, signifie qu'il est possible, si l'on a quelques réserves où
la chance, comme nous l'avons eu, de se voir destinataires d'une
donation ou d'un héritage, d'échapper aux banques...).
Du projet :
Je ne me lasserai pas de
le répéter : lorsqu'on se lance dans un chantier cob, il vaut
mieux prévoir petit. Ceci pour la simple et bête raison que
l'exercice étant usant, il vaut mieux pouvoir le terminer en une
saison, quitte à agrandir plus tard, si nécessaire. Le cob a ceci
de magique que les maisons peuvent être modulables en permanence, il
suffit de prévoir des passages pour de futures ouvertures vers de
futures extensions.
Voici ce pour quoi nous
avons opté :
seule une partie de
la maison est en cob, le sud, afin de tirer profit au maximum de son
inertie et d'économiser de l'argent (le reste étant en paille, il
fallait une ossature en bois... ce qui a représenté un budget de
2500 euros pour nous, chevrons porteurs de charpente compris. Plus
la paille, qui nous aura coûté 350 euros – notez qu'on a vu
large en paille ! Et avec ça, les feuillards – cf. voir
Approche Paille pour la technique greb –, les clous, les
mortiers... )
une maison de
plain-pied et plutôt modeste (la superficie habitable fait environ
80m2 dont 25m2 dévolus à l'atelier de Julien
et 8-9m2 à mon bureau, nos espaces de travail respectifs. Chambre,
wc, salle d'eau, cuisine et pièce de vie ne font donc que 46-47m2),
pensée en fonction des besoins réels.
une hauteur de
plafond moins importante que d'habitude : au sud, la charpente
est au niveau des linteaux, soit une hauteur de plafond d'environ
2,20m (au lieu d'un 2,40m usuel) pour une maison sous rampant avec
un point maximum sous faîtière à 2,70m.
Toutes ces choses
permettent de travailler plus facilement (pas besoin d’échafaudage
de fou), de pouvoir apercevoir le terme des travaux sans acrobaties.
Par ailleurs, cette faible hauteur de plafond nous permettra de moins
chauffer, puisque la chaleur monte...
Du physique:
Le plus difficile, c'est
l'endurance et la persévérance. Le travail est d'un répétitif
inconcevable et d'une pénibilité hors catégorie, surtout dès que
l'on se met à travailler en hauteur. Au bout de nos 2,5 mois à
environ 5 heures/jour en moyenne, Julien ne peut plus voir la terre
en peinture et moi, je tente de ne pas y penser afin de pouvoir
terminer... Le rythme de travail s'installe vite mais la fatigue est
de celle qui ronge en profondeur : l'on ne se sent pas tellement
fatigué mais tous les soirs, on tombe de très bonne heure et le
matin, Oh ! Quelle difficulté à se sortir du lit ! Le
corps est lourd, les genoux grincent, les épaules et les trapèzes
se sont allègrement élargis, le dos durci, les jambes raidies... La
pénibilité de l'effort s'est infusée dans tous les membres... Le
bon mot pour résumé tout ça : usure, aussi bien physique que
mentale (à cause de la répétition et de l'ingratitude de la tâche
– il ne faut pas oublier que les murs s'élèvent à coups de
petites boules de 10cm3...)
Par ailleurs, il y a la
saleté. Non pas que nous soyons chochottes ! Mais il faut le
dire, passer ses journées dans la gadoue solide, pieds et mains nus,
vêtements tout crottés – à la longue, c'est agaçant !
C'est se mettre minable au quotidien et quoiqu'on en dise, on préfère
le sec à l'humide !
De la technique :
1/ la méthode :
la chose est très simple. Pour les intéressés, il existe un livre
en français : « Construire en terre facilement »
publié aux éditions La plage et un livre en anglais « The
Hand-Sculpted House: A Philosophical and Practical Guide to Building
a Cob Cottage » toujours
pas traduit. Ces deux livres développent 2 méthodes différentes.
Le premier, la méthode traditionnelle de la bauge qui fonctionne
par levée et compactage ; la seconde, celle de Ianto Evans,
que nous avons suivie. Les blogs relatant des expériences de
construction en cob n'abondent pas sur le net et encore moins en
langue française, mais lorsqu'on en trouve, il s'agit toujours de
la seconde technique. Rares sont ceux qui détaillent précisément
les étapes et je vais donc tenter de vous en dire trois mots.
Tout le monde l'aura
compris, il s'agit de faire un mélange de terre argileuse à
environ 15-25%, de paille et d'eau. Dans un premier temps, il faut
donc s'assurer d'avoir la bonne terre sur place ou à proximité
(car ne pas l'avoir signifie se la faire livrer d'ailleurs, ce qui
augmente considérablement le coût et le bilan énergétique de la
construction). Ces trois ingrédients sont foulés au pied sur une
bâche (agricole de préférence : très résistante aux
manipulations). On met d'abord la terre et l'eau : on foule en
s'aidant de la bâche jusqu'à ce que la consistance du mélange
soit homogène et solide. Ensuite on ajoute la paille (il vaut mieux
l'ajouter sur un mélange épais plutôt qu'aplati, c'est plus
facile de l'y incorporer) en proportion variable selon les humeurs
et la couleur du ciel ! Par là je veux dire que nous ne savons
pas combien de paille nous avons mis dans nos mélanges : on en
a mis autant que le mélange pouvait en ingurgiter. Il faut que la
paille soit bien enrouler dans le mélange. Puis, lorsque tout ça
est prêt (c'est-à-dire, quand le mélange est bien homogène et
bien compact), on fait des petites boules qui facilitent le
transport du matériaux jusqu'au murs.
Nous avons choisi de
poser les boules directement les unes sur les autres et les unes à
côté des autres, mais, en cette fin de chantier, je viens de
découvrir comment faisait Ianto Evans et tout ces cob addict ! :
ils défont les boules et posent des poignées de cob. Ceci a un
avantage : le mur est bien équilibré et tout s'imbrique ;
mais aussi un inconvénient : c'est beaucoup plus lent. Ma
technique de pose des boules à l'avantage et l'inconvénient
inverses ! C'est un peu comme si on avait construit un mur en
brique ronde de terre crue ! Ça marche aussi !
2/ les menuiseries :
les cadres se posent et les murs se construisent autour. C'est très
simple, bien davantage que sur tout autre support.
3/ la charpente :
elle se pose tout bêtement sur les murs, soit sur une sablière,
soit directement, il y a plusieurs écoles. Nous avons choisi de la
poser directement car nos murs avaient eu le temps de sécher et
qu'il n'y avait pas grand risque de poinçonnage.
4/ l'électricité
et la plomberie : elles s'encastrent dans les murs, tout
simplement. Les saignées dans le cob sont très facile à réaliser
et cela permet tout ce que l'on veut !
5/ l'aplomb des
murs : nous avons eu quelques surprises car nous ne nous sommes
que tardivement servi d'un fil à plomb... heureusement, le cob est
un matériau malléable et cela se corrige aisément avec une bonne
bêche si le mur est dur, à la scie s'il est encore un peu frais.
Quelques conseils pratiques :
Pour bien apprendre
à évaluer la consistance du mélange, il vaut mieux se mettre
pieds nus. Ensuite, la pair de bottes (de pluie, légère et lisse
sous la semelle, et non pas de jardinage, trop lourde) est la
bienvenue.
Lorsque les murs ont
un peu trop séché où qu'il faut faire un raccord, utiliser de la
colle rend les choses plus aisée. La colle est simplement un
mélange très liquide de terre bien argileuse.
Le haut des murs, en
dessous de la toiture ou du pare-pluie, peut ne pas être rempli
complètement ; il suffit de fermer en levant une grande
languette de terre et le reste du mur sera pris dans le plafond,
donc isolé.
Il ne faut pas pas
frapper, claquer le cob lorsqu'on le met en place au risque d'en
faire une espèce de gelée qui ne se tient plus : mieux vaut
travailler avec les doigts ou avec le burin.
Il ne faut pas
lisser le cob non plus car l'on crée un mur lisse qui sèche plus
difficilement et qui ne sera pas une bonne couche d'accroche pour
l'enduit de finition. Si le mur boursoufle : utiliser la scier
ou la bêche.
Il peut être
appréciable de faire la charpente avant les murs afin de pouvoir
travailler au sec... cela pose quelques problèmes d'élaboration,
mais qui doivent être aisément résolus. Nous avons préféré ne
pas le faire afin de pouvoir entamer le cob rapidement (plutôt que
de se tirer les cheveux sur comment réaliser ce toit!). L'avantage
de notre façon est que les murs prennent bien le vent et sèchent
rapidement (pour peu que l'été soit au rendez-vous...).
L'inconvénient : lorsqu'il pleut, le travail est plus que
pénible voire impossible. Qui plus est, il faut évidemment bâcher
en permanence...
Faire bien attention
à placer les fenêtres sur l'extérieur du mur afin que les
bavettes canalisent l'eau de pluie loin du mur. Penser à bien les
ancrer dans les murs à l'aide de pièce de bois qu'on viendra fixer
sur l'extérieur du cadre et enfoncer dans les murs.
S'arranger avec le
terrassier pour qu'il fasse un tas de terre qui ne soit pas trop
haut, mais bien large, afin d'éviter tout effondrement du tas... le
cas s'est souvent répéter chez nous et j'ai de nombreuses fois
entendu Julien jurer ! Car lorsqu'elle tombe, il faut dégager
afin de retrouver la veine de terre bien argileuse... La terre
extraite du terrain n'est pas bien mélangée, il y a donc des
endroits très argileux et d'autres très sableux...
Toujours travailler
à hauteur de taille afin de ne pas fatiguer trop vite : la
mise en place des boules est épuisante si le mur nous arrive à la
poitrine ou aux épaules.
De
l'organisation du chantier :
Nous
avons travaillé à deux, sauf 5 demie-journées où nous avons été
trois... A plusieurs, ç'aurait sans doute était plus rapide, mais
cela n'est pas si certain. Je m'explique : pour faire une levée,
il est nécessaire que celle du dessous est un peu durcie, sans ça,
le mur se met à faire des bourrelés. Ainsi, être nombreux n'aurait
pas été pertinent pendant toute une étape de la construction, sauf
à réduire le temps de travail quotidien mais sans modifier le temps
total de construction. Par contre, sur la fin – à partir du moment
où on travaille en hauteur – ç'aurait été efficace, c'est sûr !
Mais
nous avons fait le choix de ne pas ouvrir notre chantier pour
plusieurs raisons : d'abord parce que nous ne voulions pas
accueillir des gens chez nous. Cela peut paraître étrange mais
c'est ainsi ! Faire des chantiers participatifs signifie
recevoir des gens chez soi, en dehors des heures de travail – les
avoir au petit-déjeuner, et le soir, en rentrant... Nous sommes sans
doute un peu ours mais cette perspective ne nous a jamais séduit !
Ensuite, parce qu'être nombreux sur un chantier demande davantage de
matériel et une coordination plus complexe. Enfin, parce que tous
les deux, nous formons une équipe qui roule et qu'ajouter du monde
là-dedans ne nous semblait pas être une bonne idée : on était
bien comme ça !
De
l'énergie :
Nous
n'avons aucune idée de ce que nous sommes en train de construire
d'un point de vue énergétique car la bauge n'est pas une isolation
que l'on peut calculer avec le fameux R... Allier la paille au nord
et la bauge au sud est sans doute une très bonne idée :
isolation performante au nord et grosse inertie au sud. Nous en
dirons davantage lorsque nous serons installés... Mais a priori, ce
genre de maison ne demande que très peu d'énergie pour être
chauffée (moins d'une corde par an), et ce d'autant moins qu'elle
est orientée plein sud... le solaire passif, bien entendu...
Pour
conclure, c'est réellement un matériau génial ! Avec le cob,
tout est possible et à moindre frais ! Toutefois, au risque de
me répéter, cela demande beaucoup, beaucoup de travail... mais cela
vaut le coût, malgré tout...
Quelques
derniers conseils pour ceux qui voudraient se lancer :
1/ Faites petit ! On ne le dira jamais assez !
On
constate, depuis que nous fouinons sur internet sur les blogs des
auto-constructeurs, que tous se construisent des palaces... cela
n'est pas nécessaire, loin s'en faut. La première chose est donc
d'élaborer des plans de maison correspondant à nos besoins réels,
sans surplus, sans luxe.
2/ Faites des murs de soubassement d'au moins 80cm si vous voulez avoir
des murs de 50cm... En construisant, on fait inévitablement un fruit
conséquent et les murs tendent donc à se rétrécir à mesure
qu'ils s'élèvent.
3/ Soyez persévérants, le rendu est magnifique !
4/ N'ayez pas peur et comme disent les monténégrins : « Saute,
après tu diras hop ! »